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mardi 6 décembre 2011

Dits et inédits: Ma mère... de Camille Deslauriers

Ma mère au ventre comme un caillou
Camille Deslauriers
Extrait du recueil inédit À demi-mot
Ma mère est une loupe.
Ma mère est une loupe à travers laquelle je regarde la vie – et mon panier d’épicerie.
Maltodestrine, sirop de maltitol, glycérine, sorbitol, amidon de maïs modifié, arôme artificiel, lait écrémé en poudre, substances laitières modifiées, sel, colorant, sorbate de potassium, phosphate de sodium, citrate de sodium, sucralose. Ma mère est cette lentille grossissante à travers laquelle je lis les étiquettes.
Sucralose, glycérine, sorbitol, sirop de maltitol, les mots roulent dans ma bouche comme des bonbons mous et je salive et ils fondent, et j’imagine le caramel coulant sur mon lait glacé à la vanille – et j’engraisse déjà, et j’entends la voix de ma mère qui m’ordonne de reposer cela sur la tablette, y as-tu pensé combien de calories dans cette horreur, cela, le sirop à saveur de caramel pourtant sans gras sans sucre ajouté que je m’apprêtais à déposer dans mon panier et qui me brûle maintenant les mains comme une lave infernale.
10 mg de sucralose par portion de 30 ml. 90 calories dans deux cuillerées à soupe. 8% de glucides par 24 g.
Dire que j’ai failli.

Ma mère est un scalpel.
Ma mère est un scalpel, un miroir déformant qui m’habille en veuve, me sculpte de l’intérieur, m’ordonne d’enfiler cette robe noire qui me fait bien, ça t’amincit, qu’elle m’a dit, l’autre jour. Tous les matins, dans mes yeux son regard, son regard dans mes orbites tous les matins, avec minutie je m’observe, ces seins de poires, ces fesses en peau d’orange, ce ventre de pomme, tous les matins, j’imagine la métamorphose : mon corps nu qui se liquéfie dans la glace, Les Trois Grâces qui muent et me montrent comment – il suffit de manger des fruits, de Rubens à Giacometti, dans mon miroir, toutes les femmes du monde s’amalgament en un mince filet d’eau. Une larme.

Ma mère est un immense corset.
Ma mère est un immense corset qui m’enserre et m’étouffe, pendant que je promène mon panier, essoufflée, entre les allées. Vite passer devant les croustilles sans même regarder les sacs, ma mère est un corset qui pèse et soupèse chacun des kilos potentiels qui s’accumulent sur mon corps de grosse, j’entends la voix de ma mère comme un écho perpétuel qui se répercute dans chacun de mes gestes, et je remets le sac de Ficello sur son crochet et c’est toute mon enfance qui est pendue là, sur le présentoir, avec lui, rentre ton ventre, serre tes fesses, le guide alimentaire canadien est un mensonge national qu’on perpétue de génération en génération.
Et je biffe. Beurre, crème 35%, pain, céréales, fromage, patates, poulet. Biffe un à un les items honnis sur ma liste d’épicerie recto-verso. Des patates, franchement ! Dire que j’ai failli.

Marche arrière. En mode loupe, je refais l’épicerie à l’envers. Orville Redenbachers gardera son maïs à saveur de beurre, Aunt Jemima gardera ses crêpes, M. Christie gardera ses biscuits.
Et ma liste s’amincit de rangée en rangée, et je tourne la page du calepin pour oublier que j’ai failli, des patates, franchement. Je recommence à zéro, ma liste d’épicerie redevient vierge et pure, blanche comme les meilleures intentions du monde, blanche comme la robe de mariée de ma mère qui ne m’a jamais fait même quand j’avais dix ans, blanche comme du pain blanc qu’on refuse poliment, blanche comme ma vie triste et morne d’ascète, blanche comme le sein de ma mère.





Enfin, j’arrive à la caisse.

Mon panier presque vide.

Ne reste plus qu’une laitue frisée rouge, trois pamplemousses, du céleri. Et un kilo de citrons.

Assez pour survivre une semaine.

D’ailleurs, qu’importe. J’ai ma mère au ventre comme un caillou qui me coupe l’appétit.

Ma mère est une loupe.

Et j’ai l’âme calcinée à force de me regarder vivre.

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