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mardi 29 novembre 2011

Dits et inédits: une courte nouvelle de Camille Deslauriers

Vendredi
Camille Deslauriers

Il y a des mots qui puent. Certains sentent l’eau de Cologne; d’autres, le parmesan; il y en a même qui sentent le lait sûr les pommes pourries les couches trop pleines.
Mais Jacob est le seul de sa classe à le savoir.
Mia, virgule, la girafe, virgule, viendra vendredi. Mia, virgule, la girafe, virgule…
Jacob arrête d’écrire et il se bouche les oreilles. Il ne veut pas entendre la suite de l’histoire. Il voit les lèvres de Josée qui remuent, continuent à former des sons, à dicter les fragments de phrases syllabe par syllabe, Mi-a virgule, la gi-ra-fe, virgule, Mi-a, virgule, la gi-ra-fe, virgule mais Jacob étouffe, Jacob a peur, Jacob ferme les yeux : il ne faut pas voir ce qui se cache derrière le mot vendredi.
Il dessine un gros point final, nuage noir qui envahit toute la page jusqu’aux marges.
·
Sa dictée à lui se termine sur une promesse : Mia viendra.
Mais pas vendredi.
Parce que chez lui, les fins de semaine ont un goût de sang.
·
Termine au moins ta première phrase, Jacob. Penchée sur son cahier, avec une infinie patience, Josée répète le début de la dictée lentement, syllabe par syllabe, juste pour lui : Mia, la girafe, viendra vendredi. Vi-en-dra-ven-dre-di.
Elle prend sa voix la plus douce. Elle lui demande de relever ce petit défi et elle lui suggère de chercher le mot vendredi dans le dictionnaire.
Josée ne comprend pas. Elle croit sans doute qu’il ne sait pas comment ça s’écrit.
Irrité, Jacob tourne les feuillets. Varicelle, vase, vélo, vendeur, vendre. Vendredi. D’un geste sec, il arrache la page du Larousse Junior et la lui lance.
·
Dans le bureau de la directrice, Jacob s’explique en pleurant. Il y a des mots qui puent. Le mot spaghetti, le mot vendredi, le mot papa, le mot poubelle. Mais Jacob ne racontera pas son secret. Comme si sa langue était collée à son palais.
·
Vendredi soir. Jacob, la tête dans la poubelle de cuisine, retient très fort sa respiration. Deux mains de géant lui plaquent le visage dans le parmesan et la sauce tomate.
·
Tu vas manger toute ton assiette, avait dit papa.
Manger toute son assiette. Jacob avait imaginé : la porcelaine qui craque entre les dents, les éclats qui blessent les gencives, le spaghetti qui goûte le sang. Et il avait fait non de la tête.
Tu vas manger toute ton assiette, avait répété papa, menaçant.
Jacob avait fermé la bouche. Comme si ses lèvres étaient cousues ensemble.
Papa s’était fâché, papa avait crié, je vais te la faire manger, moi, ton assiette. Et les lèvres ouvertes de force par la fourchette, la bouchée recrachée, la sauce tomate qui prend vraiment un goût de métal et de sang. Maman avait hurlé, arrête, Alain, tu vois bien qu’il n’a plus faim, le spaghetti  est rendu froid.
Maman avait jeté les restes.
Froid pas froid, je vais le lui faire manger, moi, câlice.
·
Jacob, la tête dans la poubelle dans la cuisine, retient très fort sa respiration pour ne pas sentir l’odeur de la sauce tomate du lait sûr des pommes pourries des couches trop pleines. Comme si son menton était cloué à son nez.
·
Il y a des mots qu’on n’apprendra jamais à écrire.

Camille Deslauriers, « Vendredi », XYZ. La revue de la nouvelle, n° 97, 2009, p. 34-36, http://id.erudit.org/iderudit/2784ac

mardi 22 novembre 2011

Dits et inédits: "Tant de persistance" de Louis Hébert

Tant de persistance

Un éclair malveillant passa dans les yeux du bonhomme de neige au moment où je subtilisai sa lame et la plaçai sur ma carotide. Furax sans son aligneur de neige, il ne chantonnait plus ses « Doum di loum doum » agaçants. Mourir aux mains d’un bonhomme de neige. Ridicule. Ferai plutôt demi-suicide, suicide forcé. Le bonhomme répondit, pourtant tristement, de sa langue sans contractions. « Notre mort nous paraît toujours irdicule. Mourir aux mains de un bonhomme de neige ne est pas plus irdicule que parce que on se est fourni de mauvaise source en pilules losanges bleues, ou que on a la langue collée au poteau métallique, baiser d’exercice, dans la cour de école désolée… » Il termina comme de souvent d’un fragment insondable, reliquat de sa narcose délirante. « … Encore que de la mouffette la invicible urine : sinon quoi d’autre ? » Mais n’avait pas assez de 250 mots pour me convaincre, aussi j’appuyai sur la lame pour trouver l’autre mort. Et tandis qu’il me soutenait dans ses bras, je voyais les gouttes de mon sang fumant sculpter dans sa neige des écrins tubulaires. « Que as-tu fait, mon Doum di loum doum, mon fils, mon frère, mon frils ? » Et il me pleurait aux cheveux de l’eau de neige… Mais moi je étais tout à ma joie de ne pas finir comme lui, enneigé vivant ou, en langage non bonhommèsque – si fade comme sur la langue le goût des flocons –, enterré vivant.

Louis Hébert, « Tant de persistance », nouvelle présentée par le candidat malheureux dans le cadre d’un concours de Radio-Canada avec les contraintes suivantes : que la nouvelle commence par les mots en gras et se termine par les mots en gras, qu’elle ne dépasse pas 250 mots.

jeudi 17 novembre 2011

Assistez au lancement d’Eaux troubles de Camille Deslauriers

« Il émerge d’Eaux troubles une sorte de lyrisme tranquille et voyageur, dans le sens où c’est la vie intérieure des ados qui est portée à la lumière […] Camille Deslauriers, une voix particulièrement douée à suivre. »
Suzanne Giguère, Le Devoir
Lancement du recueil de nouvelles, le jeudi 24 novembre 2011, à la salle D-320, à 16 h 15.
Bienvenue à tous!

Lancement de livre

« Il émerge d’
Eaux troubles une sorte de

lyrisme tranquille et voyageur, dans le

sens où c’est la vie intérieure des ados

qui est portée à la lumière […] Camille

Deslauriers, une voix particulièrement

douée à suivre. »


Suzanne Giguère,

Le Devoir


Le jeudi 24 novembre 2011

à la salle D-320

à 16 h 15

mercredi 16 novembre 2011

Camille Deslauriers, nouvelle professeure en création littéraire à l’UQAR

La professeure en création littéraire Camille Deslauriers s'est jointe au Département des lettres et humanités de l'UQAR en juin. Détentrice d'un doctorat en études françaises (avec spécialisation en création littéraire) de l'Université de Sherbrooke, elle a complété un baccalauréat en études françaises et une maîtrise en études littéraires à l'Université du Québec à Trois-Rivières.

Mme Deslauriers a publié deux recueils de nouvelles aux éditions L'instant même. Le premier est paru en 2005. S'intitulant Femme-Boa, cette œuvre est tirée du volet création de sa thèse de doctorat. Son second recueil de nouvelles, Eaux troubles, a été publié cette année. Dans ses recherches, Camille Deslauriers s'est intéressée au conte. Elle a notamment codirigé L'art du conte en dix leçons en collaboration avec Jean-Sébastien Dubé, Christian-Marie Pons et Petronella van Dijk et Le conte: témoin du temps, observateur du présent, en çollaboration aveç Christian·Marie Pons et Petronella van Dijk, essais publiés aux éditions Planète rebelle.

Camille Deslauriers se consacre présentement à des projets de recherche-création liés au personnage, à la contrainte de la brièveté et à la poétique du recueil de nouvelles. Elle s'intéresse aussi aux liens entre les mythes et la littérature de même qu'à l'écriture sous contraintes en enseignement de la création littéraire.

« Je me considère choyée d'avoir obtenu un poste à l'UQAR, la seule université du Québec offrant la possibilité de faire un baccalauréat spécialisé en lettres et création littéraire - et la seule université du Québec dont la façade donner sur la mer », souligne Mme Deslauriers.

Source : UQAR Info (version papier), 43, 3, novembre 2011, p. 8.

mardi 1 novembre 2011

Nos professeurs créent: une nouvelle de Louis Hébert chez Art le sabord.

Louis Hébert, professeur à l'UQAR, publie une nouvelle intitulée Un couteau avec lame et manche dans Art le sabord, 90, p. 29-33, octobre 2011

Extrait: "Sa veste imperceptiblement élimée au rebord de la manche, simplement d’avoir pesé avec elle ce bouton d’ascenseur ou cette chasse d’eau nécessairement contaminés aux germes des autres. Il s’était assis trop rapidement sur le siège de la toilette et s’était mouillé le cul à l’urine d’un autre. Il se demanda si le moindre désagrément était karmique et si, dans une vie antérieure, il n’avait pas quelque peu pissé, au sens figuré sinon littéral, sur l’anonyme et inconscient vengeur. Tout est illusoire et toute souffrance se vaut, savait-il. Mais si celle des autres était toujours illusoire, la sienne, bien qu’illusoire aussi, était pour lui bien réelle et donc davantage égale. Il ne se prenait pas pour la mesure de toute chose. En seulement, dans les lieux d’aisance publics, celui d’un restaurant, les bruits des déjections l’écœuraient sauf les siens. Dans un tribunal, il aurait parlé de partialité, mais ce n’était que la vie ordinaire, que la vie ordinaire, sans importance. Toujours si et trop simple."